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Le Soir (Bruxelles)
 - 13 déc 2000


L’enfance à rebrousse-poil


“Chien et loup”, de Torres, un roman témoin de la vigeur des lettres brésiliennes

Pascale Haubruge

Retour d’un fils au pays. São Paulo l’a pris, comme d’autres avant lui. Vingt ans qu’il est parti tenter sa chance à la ville. Et le revoilà chez lui, dans ce village du Nordeste où, comme le veut la coutume, son cordon ombilical a été enterré juste aprés as naissance.

C’est lá qu’il a grandi, est tombé sous le charme de la coquine Ines, a regardé le soleil se coucher soir après soir sans s’en lasser jamais. N’empêche, il a quitté ce coin de terre cher aux siens, s’est eloigné d’une mère, d’un père, du monde connu. Pourquoi a-t-il attendu vingt ans pour revenir? Pourquoi a-t-il fallu le coup de téléphone d’une soeur pour qu’il vienne fêter les quatre-vingt ans du père? Le héros de “Chien et loup” est ce fils de retour. Pas vraiment l’enfant prodigue. A d’autres le rôle du fils de légende. Et par exemple à son ainé, Nelo le pendu, revenu de la ville jadis pour se suicider sans délai dans la maison de son enfance.  Tontonhim a peur de l’ombre du cher disparu. Il revient parmi les vivants avec des morts en tête.

La mort rôde entre chien et loup dans “ Chien et loup”. Mais pas en ennemie. En compagne plutôt. En invitée des rêves. Em complice de la terre, du ciel et de la pluie. En habituée discrète des fêtes du Nordeste. Le village natal de Tontonhim semble plus près de l’éternité que bien des villes à lumières.

Au point que le quadragénaire se demande si tout le monde ne se serait pas mort par hasard dans cette histoire de fous qui semble être la sienne. Mortes, les rues du village. Morts, les amis de jadis. Morts les clients somnolents de l’èpicerie-buvette. Lui et son père seraient-ils les seuls vivants du coin?

Antonio Torres nous invite a partager les peurs, songes et souvenirs de son héros Tontonhim. On rentre avec ce dernierau pays de l’enface. On parcourt avec lui, à rebrousse-poil, les chemins d’un passé un peu plus nôtre à chaque page. On l’entend penser – à son âge, à sa femme, à son travail instable à la banque du Brésil. On le surprend à parler avec ses fantômes. On perçoit le bruit doux que font en lui les retrouvailles avec l’homme impossible qui lui sert de père.

Références et hommages discrets à quelques grands de la littérature du Brésil, airs de boléro fredonnés, souvenirs de l’ancêtre portugais qui traversa les mers et choisit son épouse parmi les belles de la forêt... “Entre chien et loup” est bien un roman brésilien.

Antonio Torres y veille, sans jouer pour autant les rédacteurs de dépliants touristiques. Son récit s’ancre en profondeur, mais avec légèreté dans une terre aride à la mémoire vive. Et c’est un plaisir d’entrer dans le monde qu’il nous partage – où la religiosité des Indiens se marie aux rires et rites d’hommes et de femmes ne lesinant pas sur la bouteille.

Fêtes et conversations intimes, humour tendre, regard de poète posé sur les choses, les êtres et les histoires, saisie des folies et sagesses brésilennes... “Chien et loup” nous prend dans ses charmes latinos au gré de phrases tristes et gaies racontant le Brésil, l’amour, les racines, l’enfance et d’autres rêves – comme l’aube la plus belle du monde, um coucher de soleil qui n’en finit pas ou l’apprentissage du désir.

“J’ai marché sur une route qui n’existe plus, en regardant des pâtures et des maisons qui n’existent plus non plus. Ça prend du temps de faire ce genre de promenage, s’excuse le fils au retour d’une balade qui le fait rentrer plus tard que prévu. Du temps perdu, répond le père. Et Tontonhim de le détromper: J’ai essayé d’imaginer comment c’était avant, comment ça s’est passé”.

Compris, le vieux? Compris, lecteur? L’imaginaire a le pouvoir de reconstruire l’impensé, l’impossible, le passé, et dès lors d’ouvrir l’avenir à d’autres réalités. Antonio Torres le prouve, en poète, dans “ Chien et loup”. Um roman témoin de la vigueur des lettres brésiliennes contemporaines.

Traduit du brésilien por Cécile Tricoire, Phébus, 223 pp.